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Les
données chiffrées. En
2005, 2,7 milliards de flacons, boîtes ou tubes de médicaments ont été délivrés
par les pharmacies de ville et remboursés par les différents régimes d'assurance
maladie. Au total, ces remboursements se sont élevés à 20,2 milliards d'euros et
représentaient le tiers des dépenses de soins de ville. Par rapport à 2004, la
hausse en valeur est donc de 4,8 %. Elle avait été de 6,4% l'année précédente.
Enfin, à eux seuls, les 100 médicaments les plus prescrits représentent près de
la moitié des dépenses.
Les
anticholestérols en tête. Au
premier rang d'entre eux, les statines, médicaments de lutte contre le
cholestérol, ont coûté 1 milliard d'euros à la Sécurité sociale. D'après
les recommandations officielles, leur prescription ne se justifie que pour les
personnes présentant un réel risque cardio-vasculaire et en cas d'échec des
traitements diététiques. Une étude de la Cnam a pourtant révélé que, plus d'une fois sur
deux, les patients suivant un tel traitement n'avaient pas modifié leur
alimentation. En outre, dans plus de 60% des cas, ceux-ci ne présentaient qu'un
risque cardio-vasculaire faible.
Selon
le rapport, la prescription massive d'antidépresseurs et de tranquillisants (122
millions de boîtes en 2005) relève, elle aussi, de ce que les experts appellent
une « médicalisation de l'existence » et d'une « gestion
pharmacologique du mal-être » (NDR : lire
interview).
D'autres
facteurs de hausse. Selon
la Cnam, le coût particulièrement élevé des nouveaux médicaments explique
également la hausse des dépenses pharmaceutiques. Ils ne représentent ainsi que
16% des ventes en volume, pour 65% des coûts (contre 49% en 2000).Traitant le
plus souvent des affections de longue durée (hypertension, diabète...), ils sont
souvent « privilégiés au détriment de produits moins coûteux à efficacité
comparable ». Enfin, la présence sur le marché d'un nombre croissant de
médicaments destinés au traitement de pathologies lourdes et l'augmentation du
nombre de patients pris en charge à 100% entraînent une augmentation mécanique
des dépenses.
Des
effets indésirables. Outre son impact financier, la
surconsommation de certains médicaments entraîne des problèmes de santé
publique. Ainsi, malgré les campagnes de sensibilisation, le recours aux
antibiotiques a légèrement augmenté (90 millions de boîtes contre 87 millions en
2004). Certains médecins les prescrivent encore dans le cas de maladies virales,
contre lesquelles les antibiotiques sont totalement inefficaces. Résultat :
certaines pathologies sont devenues de plus en plus difficiles à traiter. On
sait, par exemple, que la moitié des souches de pneumocoques sont désormais
insensibles à un traitement par la pénicilline.
Professeur Gilles Bouvenot : « Les mentalités sont tout de même en train de
changer »
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Chef
de service à l'hôpital Sainte Marguerite de Marseille, professeur de
thérapeutique, Gilles Bouvenot préside la commission de la transparence à
la Haute
autorité de santé. |
Parler de boulimie quand on évoque la consommation française de
médicaments vous semble-t-il
justifié ?
Ce
qui est sûr, c'est que les Français consomment davantage de médicaments que
leurs voisins européens. Il s'agit d'une tendance très ancienne, qui commence à
s'infléchir un peu, mais pas assez vite. Les explications sont sans doute à
chercher dans une culture thérapeutique particulière. Chez nous, la consultation
est un rituel qui commence par un interrogatoire, se poursuit par un examen
médical et s'achève par la rédaction d'une ordonnance. Dans ma vie de praticien
hospitalier, il m'arrive de ne pas prescrire de médicament à un patient. Mais je
sais que je vais alors devoir prendre le temps de lui expliquer pourquoi. Car il
me semble qu'en France plus qu'ailleurs, le médicament est perçu comme une
solution à toutes les difficultés, et non pas à toutes les maladies. C'est en
particulier vrai pour les psychotropes.
Vous faites donc partie de ceux qui dénoncent une médicalisation
de l'existence ?
Absolument.
Certains patients médicalisent ou « médicamentent » toutes les
situations auxquelles ils sont confrontés. Ma conviction, c'est que le
médicament devient un moyen un peu trop simple et un peu trop rapide de prendre
en charge un certain nombre de doléances.
Dans le même esprit, la prise de statines pour lutter contre le
cholestérol peut éviter d'avoir à suivre un régime
alimentaire...
On
aborde là un domaine où il faut être très prudent. Il y a probablement une
dérive dans la prescription et la consommation d'un certain nombre de classes
thérapeutiques. Mais je ne veux pas hurler avec les loups. Les statines, pour
reprendre votre exemple, ont un impact positif sur la morbidité et la mortalité
par maladie cardio-vasculaire. Ce que la société rembourse en médicaments est
donc, au moins en partie, économisé à long terme en frais
d'hospitalisation.
Que penser de la responsabilité des laboratoires pharmaceutiques,
qui proposent sans arrêt de nouveaux médicaments, pas forcément plus efficaces
que les anciens ?
C'est
effectivement là que réside le principal problème. L'apparition de nouvelles
molécules répond souvent davantage à une logique de marketing qu'à un besoin
sanitaire. La première mission de la commission que je préside est de conseiller
le ministre sur le remboursement des nouveaux médicaments. Naturellement, quand
je vois arriver de nouveaux produits, qui ne font probablement pas mieux que les
anciens, j'ai envie de le dire ! D'un autre côté, nous ne pouvons pas
fausser le jeu de la concurrence. En d'autres termes, dès lors qu'un nouveau
médicament n'est pas moins efficace que l'ancien, je ne peux pas conseiller au
ministre de ne pas le rembourser. S'il n'apporte aucune amélioration, ce
médicament bénéficie simplement d'un prix de vente moins élevé, qui reste
cependant plus cher que le prix du générique d'une molécule plus ancienne, mais
aussi efficace. Il contribue donc à la hausse des dépenses, d'autant que le
laboratoire qui l'a produit essaiera d'en vendre beaucoup pour
compenser.
Faut-il donc se résoudre à toujours dépenser et rembourser
plus ?
Je
ne le crois pas. Dans les années qui viennent, beaucoup de substances très
consommées actuellement seront génériquables. Si l'autorité politique continue
de manifester son intérêt pour la prescription de génériques, il s'agira d'une
source importante d'économies. De plus, la Haute autorité de santé a réussi à mettre en place
une gestion dynamique du panier des biens et services remboursés. En clair, de
nouveaux médicaments apparaissent dans la liste des produits remboursés, mais
d'autres en sortent. Nous venons ainsi de rendre un avis sur une nouvelle vague
de 140 produits éventuellement déremboursables.
C'est un processus
nouveau, qui n'entraînera pas immédiatement d'économies considérables. Mais, ce
qui me semble important, c'est la pédagogie qu'il traduit : les médecins et
les patients commencent à comprendre qu'on ne peut plus tout prendre en charge.
Notre fierté, c'est que tous les Français aient accès, le plus vite possible,
aux progrès thérapeutiques. C'est ce qu'il faut préserver à tout prix, même si
cela doit nous imposer des choix.
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