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Médicaments : la boulimie française (juillet 2006)
Un récent rapport de la Commission des comptes de la Sécurité sociale pointe à nouveau les excès français en matière de consommation médicamenteuse.

Les données chiffrées. En 2005, 2,7 milliards de flacons, boîtes ou tubes de médicaments ont été délivrés par les pharmacies de ville et remboursés par les différents régimes d'assurance maladie. Au total, ces remboursements se sont élevés à 20,2 milliards d'euros et représentaient le tiers des dépenses de soins de ville. Par rapport à 2004, la hausse en valeur est donc de 4,8 %. Elle avait été de 6,4% l'année précédente. Enfin, à eux seuls, les 100 médicaments les plus prescrits représentent près de la moitié des dépenses.

 

 

Les anticholestérols en tête. Au premier rang d'entre eux, les statines, médicaments de lutte contre le cholestérol, ont coûté 1 milliard d'euros à la Sécurité sociale. D'après les recommandations officielles, leur prescription ne se justifie que pour les personnes présentant un réel risque cardio-vasculaire et en cas d'échec des traitements diététiques. Une étude de la Cnam a pourtant révélé que, plus d'une fois sur deux, les patients suivant un tel traitement n'avaient pas modifié leur alimentation. En outre, dans plus de 60% des cas, ceux-ci ne présentaient qu'un risque cardio-vasculaire faible.

 

Selon le rapport, la prescription massive d'antidépresseurs et de tranquillisants (122 millions de boîtes en 2005) relève, elle aussi, de ce que les experts appellent une « médicalisation de l'existence » et d'une « gestion pharmacologique du mal-être » (NDR : lire interview).

 

 

D'autres facteurs de hausse. Selon la Cnam, le coût particulièrement élevé des nouveaux médicaments explique également la hausse des dépenses pharmaceutiques. Ils ne représentent ainsi que 16% des ventes en volume, pour 65% des coûts (contre 49% en 2000).Traitant le plus souvent des affections de longue durée (hypertension, diabète...), ils sont souvent « privilégiés au détriment de produits moins coûteux à efficacité comparable ». Enfin, la présence sur le marché d'un nombre croissant de médicaments destinés au traitement de pathologies lourdes et l'augmentation du nombre de patients pris en charge à 100% entraînent une augmentation mécanique des dépenses.

 

 

Des effets indésirables.  Outre son impact financier, la surconsommation de certains médicaments entraîne des problèmes de santé publique. Ainsi, malgré les campagnes de sensibilisation, le recours aux antibiotiques a légèrement augmenté (90 millions de boîtes contre 87 millions en 2004). Certains médecins les prescrivent encore dans le cas de maladies virales, contre lesquelles les antibiotiques sont totalement inefficaces. Résultat : certaines pathologies sont devenues de plus en plus difficiles à traiter. On sait, par exemple, que la moitié des souches de pneumocoques sont désormais insensibles à un traitement par la pénicilline.

 
 
Professeur Gilles Bouvenot : « Les mentalités sont tout de même en train de changer »

 

 

Chef de service à l'hôpital Sainte Marguerite de Marseille, professeur de thérapeutique, Gilles Bouvenot préside la commission de la transparence à la Haute autorité de santé.

 

 

 

 

Parler de boulimie quand on évoque la consommation française de médicaments vous semble-t-il justifié ?

 

Ce qui est sûr, c'est que les Français consomment davantage de médicaments que leurs voisins européens. Il s'agit d'une tendance très ancienne, qui commence à s'infléchir un peu, mais pas assez vite. Les explications sont sans doute à chercher dans une culture thérapeutique particulière. Chez nous, la consultation est un rituel qui commence par un interrogatoire, se poursuit par un examen médical et s'achève par la rédaction d'une ordonnance. Dans ma vie de praticien hospitalier, il m'arrive de ne pas prescrire de médicament à un patient. Mais je sais que je vais alors devoir prendre le temps de lui expliquer pourquoi. Car il me semble qu'en France plus qu'ailleurs, le médicament est perçu comme une solution à toutes les difficultés, et non pas à toutes les maladies. C'est en particulier vrai pour les psychotropes.

 

 

Vous faites donc partie de ceux qui dénoncent une médicalisation de l'existence ?

 

Absolument. Certains patients médicalisent ou « médicamentent » toutes les situations auxquelles ils sont confrontés. Ma conviction, c'est que le médicament devient un moyen un peu trop simple et un peu trop rapide de prendre en charge un certain nombre de doléances.

 

 

Dans le même esprit, la prise de statines pour lutter contre le cholestérol peut éviter d'avoir à suivre un régime alimentaire...

 

On aborde là un domaine où il faut être très prudent. Il y a probablement une dérive dans la prescription et la consommation d'un certain nombre de classes thérapeutiques. Mais je ne veux pas hurler avec les loups. Les statines, pour reprendre votre exemple, ont un impact positif sur la morbidité et la mortalité par maladie cardio-vasculaire. Ce que la société rembourse en médicaments est donc, au moins en partie, économisé à long terme en frais d'hospitalisation.

 

 

Que penser de la responsabilité des laboratoires pharmaceutiques, qui proposent sans arrêt de nouveaux médicaments, pas forcément plus efficaces que les anciens ?

 

C'est effectivement là que réside le principal problème. L'apparition de nouvelles molécules répond souvent davantage à une logique de marketing qu'à un besoin sanitaire. La première mission de la commission que je préside est de conseiller le ministre sur le remboursement des nouveaux médicaments. Naturellement, quand je vois arriver de nouveaux produits, qui ne font probablement pas mieux que les anciens, j'ai envie de le dire ! D'un autre côté, nous ne pouvons pas fausser le jeu de la concurrence. En d'autres termes, dès lors qu'un nouveau médicament n'est pas moins efficace que l'ancien, je ne peux pas conseiller au ministre de ne pas le rembourser. S'il n'apporte aucune amélioration, ce médicament bénéficie simplement d'un prix de vente moins élevé, qui reste cependant plus cher que le prix du générique d'une molécule plus ancienne, mais aussi efficace. Il contribue donc à la hausse des dépenses, d'autant que le laboratoire qui l'a produit essaiera d'en vendre beaucoup pour compenser.

 

 

Faut-il donc se résoudre à toujours dépenser et rembourser plus ?

 

Je ne le crois pas. Dans les années qui viennent, beaucoup de substances très consommées actuellement seront génériquables. Si l'autorité politique continue de manifester son intérêt pour la prescription de génériques, il s'agira d'une source importante d'économies. De plus, la Haute autorité de santé a réussi à mettre en place une gestion dynamique du panier des biens et services remboursés. En clair, de nouveaux médicaments apparaissent dans la liste des produits remboursés, mais d'autres en sortent. Nous venons ainsi de rendre un avis sur une nouvelle vague de 140 produits éventuellement déremboursables.

C'est un processus nouveau, qui n'entraînera pas immédiatement d'économies considérables. Mais, ce qui me semble important, c'est la pédagogie qu'il traduit : les médecins et les patients commencent à comprendre qu'on ne peut plus tout prendre en charge. Notre fierté, c'est que tous les Français aient accès, le plus vite possible, aux progrès thérapeutiques. C'est ce qu'il faut préserver à tout prix, même si cela doit nous imposer des choix.

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