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Médecins - malades, le grand malentendu ? (avril 2006)
La France est le premier pays d'Europe en terme de prescription de médicaments. À en croire une étude réalisée pour le compte de la Caisse nationale d'assurance maladie (Cnam), c'est, pour beaucoup, le résultat d'un malentendu !

Des prescriptions systématiques. Un chiffre pourrait suffire à résumer cette étude, menée conjointement auprès de 4000 patients et 1000 médecins, en France, en Espagne, en Allemagne et au Pays-Bas. Sur le territoire français, 90% des consultations se terminent par la rédaction d'une ordonnance prescrivant des médicaments. Ce taux n'est que de 83% en Espagne, 72% en Allemagne et 43% aux Pays-Bas.

 

De plus, le nombre moyen de consultations par an se situe en France dans la moyenne haute : 4,9 contre 5,2 en Allemagne, 4,8 en Espagne et 3,2 aux Pays-Bas. Conséquence : les Français sont les plus gros consommateurs de médicaments, avec une moyenne de 1,9 pris dans les 7 derniers jours, contre 1,6 en Allemagne, 1,3 en Espagne et 1,2 aux Pays-Bas.

 

 

Des médecins sous pression. Pour expliquer ce phénomène, les médecins français affirment ressentir « une demande de médicaments à l'issue de leurs consultations » : 46% d'entre eux déclarent ainsi faire l'objet de pressions de la part de leurs patients, contre 36% en Allemagne et en Espagne et 20% seulement aux Pays-Bas. Près d'une fois sur dix, les médecins français reconnaissent effectuer des prescriptions contre leur gré. La proportion est presque deux fois plus faible chez leurs confrères néerlandais.

 

 

Des perceptions différentes. Pourtant, à en croire l'enquête, 80% des patients français souscrivent au principe d'une consultation qui se terminerait sans ordonnance et affirment avoir confiance dans un médecin qui remplacerait certains médicaments par des conseils utiles.

 

Exemple le plus frappant de ce décalage : 92% des médecins indiquent ressentir une attente de prescription lors d'une consultation relative à des troubles du sommeil, quand les patients ne sont que 27% à juger cette prescription nécessaire. Echange fondé sur l'écoute, explication du diagnostic et conseil arrivent en effet en tête des attentes exprimées à l'égard de la consultation, bien avant la prescription de médicaments.

 

 

Prévention et hygiène de vie. Car, finalement, les attitudes et les attentes des patients français ne sont pas fondamentalement différentes de celles des autres européens. Les Français sont ainsi 83% à se déclarer prêts à changer de comportement pour adopter une meilleure hygiène de vie avant d'envisager un traitement. C'est également le cas de 75% des Espagnols et de 87% des Néerlandais.

 


Sophia Rosman : « Un autre regard sur les médicaments »

Sociologue de la santé à l'Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale), Sophia Rosman a étudié les différents facteurs qui influencent les prescriptions chez les médecins français et néerlandais. Ses travaux ont été repris dans l'étude de la Cnam.

 

 

 

 

Parmi les aspects que vous mettez en avant, l'accès direct au médecin est plus difficile aux Pays-Bas qu'en France. En quoi cela influence-t-il le recours au médicament ?

 

Depuis plusieurs années, les Néerlandais savent que le pays souffre d'une pénurie de médecins. Ceux-ci sont donc épaulés, au sein de leurs cabinets, par des assistantes médicales et des infirmières en médecine générale.

Lors du premier contact, en général téléphonique, l'assistante contrôle l'accès au médecin en demandant au patient de lui décrire les symptômes. Pour les affections qu'elle estime bénignes, elle est habilitée à donner des conseils et même à recommander des médicaments. Elle s'appuie pour ce faire sur un recueil, rédigé par le collège des médecins généralistes. Le patient est invité à se manifester à nouveau pour prendre rendez-vous si les symptômes persistent.

L'infirmière, quant à elle, prend en charge les malades chroniques comme les diabétiques ou les personnes souffrant d'hypertension. Elle effectue par exemple tous les contrôles courants.

Le médecin généraliste voit donc beaucoup moins de patients aux Pays-Bas qu'en France, ce qui diminue à la fois le nombre de consultations à rembourser et le nombre de médicaments prescrits.

 

 

L'autre différence majeure, expliquez-vous dans l'étude, tient au regard que portent les Néerlandais sur la médecine en général et les médicaments en particulier...

 

Culturellement, les Néerlandais considèrent depuis très longtemps le médicament comme un produit chimique, et donc toxique, qui a aussi des effets néfastes sur l'organisme. Ils le regardent donc avec méfiance. D'ailleurs, quand un médicament est prescrit, le malade néerlandais en reçoit l'exacte quantité nécessaire au traitement, dans un emballage à son nom. Pas question d'en distribuer, une fois guéri, aux autres membres de la famille ! D'autre part, aux Pays-Bas, les malades croient davantage en la capacité d'autoguérison du corps. Ils respectent donc le déroulement naturel de la maladie, en particulier lorsqu'il s'agit d'une affection virale. Tant et si bien que les médecins ou leurs assistantes peuvent très bien se contenter de recommander la prise régulière d'une cuillère de miel, sans voir leur crédibilité et leur légitimité menacées. Les Néerlandais s'en trouvent pleinement satisfaits. S'ils critiquent de plus en plus leur système de santé, c'est pour les listes d'attente avant d'accéder aux hôpitaux ou pour la privatisation de l'assurance santé, pas pour les cabinets de médecine générale.

 

 

Le comportement des Français vis-à-vis des antibiotiques s'est sensiblement modifié. Pensez-vous qu'une évolution comparable est possible pour les autres types de médicaments ?

 

Je le crois, oui. Le déremboursement de certains médicaments contribuera d'ailleurs sans doute à changer la perception qu'en ont les Français. Mais, il faut également y associer des campagnes d'éducation ciblées, faute de quoi le fait de dérembourser passera pour une sanction, et les changements de comportement ne seront que marginaux. Eduquer, en commençant par les enfants, constitue encore le meilleur moyen de faire évoluer les mentalités. 

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